Depuis quelques années, la tokenisation est régulièrement présentée comme une alternative radicale aux modes traditionnels de financement des entreprises. Pour les PME, elle promettrait un accès élargi aux investisseurs, une réduction des intermédiaires et une liquidité accrue. Ces promesses séduisent, mais elles entretiennent aussi une confusion dangereuse entre innovation technologique et réalité financière.
Pour un professionnel de la finance corporate ou un investisseur averti, la vraie question n'est pas de savoir si la tokenisation est "à la mode", mais si elle constitue un mécanisme de financement crédible, comparable — ou complémentaire — aux outils existants : augmentation de capital classique, dette privée, obligations convertibles ou private equity.
Ce que signifie réellement "lever des fonds via la tokenisation"
Lever des fonds via la tokenisation ne signifie pas créer de l'argent ex nihilo grâce à la blockchain. Il s'agit, dans les faits, de structurer une levée de fonds traditionnelle (equity ou quasi-equity) en utilisant une infrastructure technologique différente pour représenter et gérer les droits des investisseurs.
Concrètement, une levée tokenisée repose toujours sur :
- une société émettrice,
- un instrument financier sous-jacent (action, obligation, titre hybride),
- des investisseurs apportant des fonds,
- un cadre juridique et réglementaire existant.
La tokenisation n'est donc pas un mode de financement autonome, mais un mode de représentation et de distribution du financement.
Les promesses souvent mises en avant
Les discours promotionnels autour de la tokenisation mettent généralement en avant quatre arguments principaux :
- Accès facilité aux investisseurs
- Fractionnement des tickets d'investissement
- Réduction des coûts d'intermédiation
- Liquidité potentielle via des marchés secondaires
Ces arguments ne sont pas faux en théorie. En pratique, ils doivent être fortement nuancés.
Accès aux investisseurs : élargissement ou illusion ?
La tokenisation permet effectivement de toucher des investisseurs internationaux plus facilement d'un point de vue technique. Cependant, l'accès juridique aux investisseurs reste strictement encadré.
En France et en Europe, toute levée de fonds impliquant des instruments financiers est soumise à :
- des règles de qualification des investisseurs,
- des obligations d'information,
- des restrictions de commercialisation.
La blockchain ne supprime ni MiFID II, ni les règles de placement privé, ni la protection des investisseurs non professionnels. Une PME tokenisée ne peut donc pas "lever auprès de tout le monde" sans cadre approprié.
Fractionnement : un avantage réel mais limité
La possibilité de proposer des tickets plus faibles est souvent présentée comme un atout majeur. Sur le plan technique, c'est exact : un token peut représenter une fraction très fine d'un droit économique.
Sur le plan économique, l'intérêt est plus discutable.
Multiplier les investisseurs implique :
- une gestion plus complexe de la gouvernance,
- des obligations accrues d'information,
- une dilution du dialogue actionnarial.
Pour beaucoup de PME, le fractionnement excessif est un risque plus qu'un avantage, surtout en phase de croissance.
Coûts : moins chers que le private equity ?
Contrairement à une idée répandue, une levée tokenisée sérieuse n'est pas "low cost".
Elle implique :
- structuration juridique,
- conformité réglementaire,
- audit technique,
- mise en place d'une infrastructure sécurisée,
- gestion post-levée.
Si certains coûts opérationnels peuvent être optimisés, les coûts de conformité et de structuration restent comparables à ceux d'une levée classique.
Liquidité : le point le plus mal compris
La liquidité est sans doute l'argument le plus sur-utilisé. Tokeniser une levée de fonds ne crée pas mécaniquement un marché secondaire car la liquidité dépend de :
- l'existence d'acheteurs et de vendeurs,
- d'un cadre réglementaire autorisant les échanges,
- d'une information financière régulière,
- d'un intérêt économique réel pour le titre.
Dans la majorité des cas, les equity tokens de PME restent aussi illiquides que des actions non cotées traditionnelles. Trop petites, pas assez structurées, une croissance pas spécifiquement plus forte que d'autres.
Dans quels cas la tokenisation peut elle donc être crédible:
La tokenisation devient pertinente lorsque :
- la PME a déjà une gouvernance structurée,
- le projet vise des investisseurs avertis,
- la communication financière est maîtrisée,
- l'objectif n'est pas de "vendre de la liquidité", mais d'optimiser la gestion du capital.
Elle est alors un outil complémentaire, pas un substitut magique.
Conclusion
Lever des fonds via la tokenisation n'est ni un mythe total, ni une révolution universelle. C'est une alternative crédible dans des cas précis, pour des entreprises matures, bien conseillées et conscientes des contraintes réglementaires. La tokenisation ne simplifie pas la finance : elle la rend plus exigeante, car elle expose plus rapidement les projets mal structurés.